
« Il est des gens qui ne supportent pas de s'entendre dire que leur héros au cours d'une révolte fraya avec un célèbre anarchiste ; qu'il fut ensuite « recherché » par la police ; qu'il écrivit des pamphlets révolutionnaires; et que son tableau du Nibelheim sous le règne d'Alberich est une vision poétique du capitalisme industriel sauvage, tel qu'il fut révélé au public allemand au milieu du XIXe siècle par 'La situation des classes laborieuses en Angleterre' d'Engels. »
Pour créer sa tétralogie mythologique, Wagner a dû réunir des oeuvres des sources différentes qu'il a amalgamé en une unité nouvelle. Il s'est servi du mythe et des symboles des poèmes de l'Edda, qu'il a interprétés de façon arbitraire selon ses préjugés, ainsi que de l'histoire du couple héroïque du poème de Nibelungue-Nôt. L'Anneau du Nibelung représente pour Wagner l'abandon du drame historique au profil du mythe.
La relation entre le mythe wagnérien et l'histoire, et/ou plus spécifiquement le mythe et la politique, est d'une complexité... romantique. Après les Lumières, le romantisme apparaît comme le retrait sur les particularités nationales; la nostalgie vers les origines mystifiés des peuples, ou l'éloge du mythe au détriment de l'histoire chez Wagner.
Tout est presque symbolique dans L'Anneau, les aventures fantastiques et surnaturelles des personnages servent d'allégories. Wagner transforme sa poésie et sa musique en paradigme historique : les dieux et la suprématie raciale, la malédiction de l'or et le capitalisme. Le Nibelheim et l'industrie, les géants de Wotan et les Nibelungen d'Alberich ou l'exploitation de l'homme, le feu de Brünnhilde et l'enfer, ou les mensonges de l'État et de l'église. La critique lyrique du capitalisme et du XIXe siècle.
Prétendant faire une caractérisation de l'histoire, Wagner finit par nuir l'esprit critique des spectateurs vis-à-vis du phénomène historique glorifiant, au final, la volupté collective avec une surdose des leitmotivs (presque 200 d'après Julius Burghold!) et au moins 14 heures de présentation. Si Richard Wagner demeure toujours Lento Maestoso, sa tétralogie est pour moi plus qu'un cycle d'opéras épiques, un bouleversant et innovateur Melodramma allegorico.
L'utilisation du mythe de façon allégorique représente une sorte de commentaire social et révèle le discours politique du compositeur qui éprouvait un pragmatique et cynique besoin de reconnaissance. Cependant, le musicien n'avait pas beaucoup d'expérience dans le domaine politico-administrative, et a fini par faire plutôt de la simplification idéologique. En fait, l'esthétique du mythe politique wagnérien s'est dégradé en pure, simple et dangereuse esthétisation de la politique. Ainsi les Nazis ont utilisé le prestige de ce mythe pour faire croire qu'on ne vivait pas l'histoire mais le mythe : L'Anneau du Nibelung ersatz historique malgré Wagner (ou pas).
Finalement, j'ose conclure que M. Wagner, avec sa biaisée et partielle vision de l'être humain et son avenir, reste un homme, génie de la composition, qui est mort (tout comme son dieu). Sa tétralogie lui survit, et ce mythe nous hante... Mais, quelle est sa qualité éthique? Question difficile à répondre quand on est perdu, exalté par les milliers de cellules orchestrales récurrentes, et ces cris et chuchotements...
« […] A mon opinion Wagner est un symphoniste de nature. Il a du génie, qui se brise sur ses tendances ; son inspiration est paralysée par des théories qu'il a inventées lui-même, et qu'il, 'nolens, volens', veut mettre en pratique... Mais il n'y a aucun doute que c'est un merveilleux symphoniste. »
Piotr Ilitch Tchaïkovsky, à son frère 1876.
Carpe Diem.

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